La rivale aux cheveux blancs par Pierre BELLEMARE (JOLIE JUMENT en français ;-) Histoire tirée du receuil d'histoires contées "L'empreinte de la bête" Reginald et Vivian Buster achèvent de dîner dans leur hôtel particulier situé au cœur de Londres, dans le quartier résidentiel de Mayfair. Il fait noir et froid, ce 16 janvier 1978. Par les fenêtres fermées, parvient un bruit de circulation assourdi. — Je m'en vais, ma chère. Vous voudrez bien m'excuser... Reginald Buster vient de plier sa serviette et de se lever. Il est de grande taille. Il porte sa cinquantaine avec beaucoup d'élégance. — Reginald ! Vous ne voulez pas dire maintenant ?... Vivian Buster est une petite femme brune qui porte elle aussi très bien sa cinquantaine. Vêtue d'une robe noire de grand prix mais discrète, elle a l'air de ce qu'elle est vraiment : une grande dame issue d'une des meilleures familles d'Angleterre. Reginald Buster s'incline vers elle d'une manière un peu raide. — Mais si, chère amie, je veux dire maintenant. — Reginald, il faut que nous ayons une explication ! — A quoi bon ? Je vous ai tout dit. — Vous n'allez pas partir cette nuit ? — Mais si, comme vous le voyez... — Par ce temps ? — Ne soyez pas sotte. A bientôt ! — Au moins, dites-moi quand vous rentrerez ! — Je viens de vous le dire, Vivian : bientôt... Et Reginald Buster disparaît, après un furtif baiser à sa femme. Quelques minutes plus tard, le son grave de sa puissante voiture retentit dans la rue puis disparaît... Alors, Vivian Buster se met à pleurer. 17 janvier 1978. Les brumes de la veille au soir se sont dissipées. C'est une froide mais claire matinée d'hiver qui s'est levée sur Londres. Dans son bureau, à Scotland Yard, le lieutenant Gibson échange quelques mots avec le sergent Peacock à propos d'une affaire délicate, puisqu'elle concerne Reginald Buster, un des agents de change londoniens les plus en vue. — Vous allez m'accompagner pour une arrestation pas commode, Peacock : un gentleman de Mayfair, Reginald Buster... Le sergent Peacock emboîte le pas à son supérieur hiérarchique. — Une affaire de meurtre, sir ? — Non, Peacock. Ce gentleman gère la fortune de personnes distinguées. Or, récemment, une lady très connue, dont je ne vous dirai pas le nom, a porté plainte pour vol de lingots et de valeurs. Après enquête, il s'avère que le coupable n'est autre que son agent de change, Reginald Buster, en qui elle avait toute confiance et qui jouit de la meilleure réputation sur la place de Londres. Les deux hommes ont quitté l'immeuble de Scotland Yard. Ils montent ensemble dans une voiture de police. Peacock prend le volant. — Une affaire de femme, sir. Je me trompe ? — Oui, Peacock, vous vous trompez. Il n'y a pas de femme là-dessous. Cela fait un mois que je surveille notre homme et je peux vous assurer qu'il n'a pas fait la moindre infidélité à son épouse. — Alors, le jeu ? — Pas davantage. Il n'a pas mis le pied dans un casino ou un cercle privé. Pas question non plus de poker entre amis. — Il n'a tout de même pas une vie normale... — Non. De temps en temps, d'une manière tout à fait imprévisible, quelquefois en pleine nuit, il prend sa voiture pour se rendre à Husby, dans les Cornouailles. — Pourquoi si loin ? — Il a acheté, il y a deux ans, une grande maison au bord de la mer. C'est un manoir du XVIIIe siècle avec beaucoup de terrain. — Et qu'est-ce qu'il fait là-bas ? — Toujours la même chose, Peacock. Il va dans ses écuries, monte à cheval et s'en va à travers bois. Je n'ai pas pu savoir où car il est impossible de le suivre en voiture. Il rentre quelques heures plus tard... La voiture de police circule rapidement dans les rues de Londres. Mayfair n'est plus très loin. Le sergent Peacock déclare, après un long silence : — J'ai hâte de rencontrer ce gentleman !... Après avoir annoncé leur qualité, le lieutenant Gibson et le sergent Peacock sont introduits par un domestique dans le salon de l'hôtel particulier de Mayfair. Ils voient arriver Vivian Buster, l'air bouleversé. — Il est arrivé quelque chose à Reginald ! — Non, madame, rassurez-vous... — Alors vous venez pour... ? — L'arrêter... Oui, madame. Vivian Buster se laisse tomber dans le grand canapé de cuir. — Il n'est pas là. Il est parti cette nuit... Qu'a-t-il fait ? — Nous le soupçonnons de vol. Vivian a un pauvre sourire. — Je savais qu'un jour ou l'autre Victoria lui ferait perdre la tète- Le lieutenant Gibson sursaute. — Pourtant je ne croyais pas... — Qu'il avait une maîtresse ? Dans un sens j'aurais préféré. Cela aurait été moins humiliant pour moi. Mais j'ai tout de même une rivale... Il y a un silence que les policiers n'osent pas troubler. Mme Buster reprend. — Il y a deux ans, mon mari a acheté un manoir dans les Cornouilles. Il s'y est fait installer des écuries. Le lieutenant Gibson hoche la tête. — Je sais. — Vous savez tout, alors... — Non. Où va-t-il à cheval ? — Peu importe où ils vont, Victoria et lui. Ils galopent des heures dans les bois ou sur les plages... Ils vont au hasard. Le lieutenant Mark Gibson ouvre de grands yeux. — Vous ne voulez tout de même pas dire que... ? — Que ma rivale est un cheval ? C'est pourtant vrai. Une rivale aux cheveux blancs, ou plutôt à la crinière blanche... Victoria est une jument blanche. C'est pour elle que Reginald a acquis le manoir d'Husby. En fait, le manoir est secondaire, seules comptent les écuries. — Et c'est pour elle qu'il aurait volé ? — Bien sûr. C'est pour elle qu'il m'a quittée la nuit dernière. C'est pour elle qu'il a détruit notre ménage. Le lieutenant Gibson et le sergent Peacock se regardent... Le lieutenant finit par demander : — Comment est-ce possible ? Vivian a un soupir. — Tout s'est passé simplement. C'est incroyable comme tout a été simple... Vivian Buster a beaucoup de retenue et de distinction dans sa douleur. Elle s'exprime avec un sourire résigné, comme si elle savait depuis longtemps qu'elle aurait un jour ces choses à révéler aux policiers. — Nous nous sommes mariés très jeunes, Reginald et moi. C'était un mariage d'amour. Car nous n'étions pas du tout du même milieu social... Le regard de Vivian Buster se voile légèrement. Elle est, en ce moment, un peu plus de vingt ans en arrière. — Comme vous le savez peut-être, j'appartiens à une famille connue de la bourgeoisie de Londres. Reginald, lui, est de l'Assistance publique. Pourtant, mes parents ne se sont pas opposés à notre union. Père était très clairvoyant et il a tout de suite senti chez Reginald quelque chose d'exceptionnel. Vivian Buster parcourt du regard le salon cossu dans lequel ils se trouvent tous les trois. — Cet hôtel particulier à Mayfair, c'est Reginald qui l'a gagné grâce à son travail... A notre mariage, il s'est installé comme agent de change et il a tout de suite réussi. Il avait beaucoup de charme, il inspirait confiance et il avait un flair incroyable pour faire des bons placements. Seulement, Reginald n'a jamais oublié son enfance à l'Assistance publique et je crois que tout vient de là... Le lieutenant Gibson et le sergent Peacock se taisent. Poser une question leur semblerait presque indécent tant cette femme inspire le respect. — Depuis son plus jeune âge, Reginald s'était fait une image de la réussite : posséder des pur-sang, avoir une écurie de course comme les grands de ce monde, comme la reine elle-même. — Et il a fini par acheter Victoria ? — Oui. Il y a deux ans et demi. Un pur-sang admirable. Logiquement, elle aurait pu rapporter une fortune sur les champs de course. Et c'est alors que l'attitude de mon mari a changé. — Comment cela ? — Je lui ai demandé : « Quand allons-nous la faire courir ? » II m'a répondu : «Victoria ne courra pas. J'aurais trop peur qu'il lui arrive quelque chose. Et puis cessez de dire nous quand vous parlez d'elle. Victoria est à moi seul et je m'en occuperai seul ! » A partir de là, tout s'est enchaîné. Reginald n'a plus été le même. Je l'ai perdu pour toujours... Il est visible que Vivian Buster préférerait arrêter là ces confidences douloureuses, mais elle a décidé d'aller jusqu'au bout. — Trois mois après, Reginald achetait le manoir d'Husby. Sur le moment, j'étais ravie. Je pensais que sa passion maladive pour sa jument l'avait quitté au profit de celle des vieilles pierres. Je suis tombée de haut. Il m'a déclaré : « Je veux que vous sachiez que j'ai acheté ce manoir uniquement pour Victoria. Vous n'y mettrez jamais les pieds. Moi seul irai et quand je voudrai. Si vous n'êtes pas de cet avis, il vous reste le divorce. » Mme Buster secoue la tête. — Il n'y a rien eu à faire. C'était effectivement cela ou le divorce. J'ai dû m'incliner... Depuis quelques mois, les choses se sont aggravées encore. Il passait plus de la moitié de son temps là-bas. Je me demandais comment il pouvait encore s'occuper de ses affaires et ramener de l'argent. Maintenant, j'ai la réponse... Le lieutenant prend la parole d'une voix douce. — Je vais vous demander de venir avec nous à Husby, madame... Le manoir d'Husby, qui se dresse sur une falaise, est typique du style anglais du XVIIIe siècle avec sa façade tourmentée et romantique. Le sergent Peacock arrête la voiture de police devant la grille, qui est fermée. Le lieutenant Gibson sort, cherche une sonnette, une cloche, mais il n'y en a pas. A pied, il se décide à faire le tour de la propriété pour trouver un passage. Il arrive en vue d'un muret assez bas, lorsqu'un bruit lui fait tourner la tête. Au loin, en provenance d'un bâtiment qui doit être les écuries, un bolide a jailli. Victoria accourt au grand galop dans sa direction. A mesure qu'elle s'approche, le lieutenant Gibson ne peut s'empêcher de l'admirer. C'est un pur-sang admirablement racé à la robe d'un blanc immaculé, à la longue crinière qui ressemble effectivement à une chevelure... Maintenant, il distingue aussi le cavalier. Mais peut-on parler de cavalier ? Il semble ne faire qu'un avec la bête, comme les centaures de la mythologie... Ils vont droit sur lui. Gibson peut distinguer maintenant le regard étrangement fixe de Reginald Buster. — Buster ! Pour l'amour du ciel !... C'est trop tard. Dans un bond aérien, Victoria et son cavalier ont sauté par-dessus le muret et filent dans le chemin. Vivian et Peacock arrivent à leur tour en courant. Le lieutenant s'adresse à Mme Buster. — Où va-t-on par là ? Vivian Buster répond d'une voix étrangement calme. — Vers la falaise... Le lendemain, la marée haute a ramené les corps de Reginald et Victoria. Drame de la folie ? Sans aucun doute. Le surmenage avait fini par épuiser nerveusement Reginald Buster et peut-être était-il malade depuis déjà de longues années. Mais à voir l'homme et l'animal unis ainsi dans la mort, on ne pouvait s'empêcher de penser à un amour impossible...